Moldavie

Chapitre 1 : Un jour sans fin

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La sentence est irrévocable. Il est 2h45 et je marche dans les rues de Iasi (prononcé “Iach”) en quête de l’autobus qui me mènera, le temps d’une journée, en Moldavie. Sur un coup de tête, une envie soudaine, mais également pour une question de proximité. En effet, la frontière est particulièrement proche et l’aventurier que je suis n’a qu’une seule hâte, m’y rendre ! J’ai envie d’explorer Chisinau, la capitale moldave. La température est plutôt fraîche et ne dépasse guère les 5 degrés. L’épaisse fumée qui sort de ma bouche à chaque expiration en est la preuve. J’arrive à l’arrêt de bus, enfile mon masque, et décide de questionner les deux personnes qui fument leur cigarette non loin de moi.

Iasi

Au petit matin, les rues de Iasi sont désertes

-Bonjour ! Vous parlez anglais ?

Leurs yeux s’écarquillent et seul un “no, no, no”, s’échappe de la bouche de l’un d’eux.

-Chisinau (se prononce “Kisinau” en roumain) autobus ? 

-da, da, da ! Répond le deuxième

Okay, bonne nouvelle, je n’ai plus qu’à attendre pour continuer ma nuit avortée. A peine ais-je le temps de m’asseoir qu’un autocar bondé s’arrête. En effet, la ligne démarre depuis Cluj-Napoca, situé à l’autre bout du pays, et termine sa course à Chisinau. En à peine 3 heures depuis Iasi, je peux rejoindre un autre pays. La République de Moldavie est un “jeune pays” puisqu’elle n’a proclamé son indépendance que le 27 août 1991, profitant du coup d’État raté de Moscou quelques jours plus tôt. Ce dernier est un véritable tremplin pour de nombreuses nations puisqu’il représente les prémisses de la dislocation de l’Union soviétique. Depuis lors, le pays n’a pas été ménagé car il a souffert de pressions politiques, économiques ainsi que géopolitiques extérieures. Cette tension constante a empêché le pays de se stabiliser et se construire une identité à part entière, toujours tiraillée entre son appartenance roumaine et soviétique. En effet, pendant des années, le territoire faisait partie de la Roumanie, puis fut récupéré par l’URSS en 1944.

Les monuments de Chisinau sont joliment éclairés la nuit

La nuit, les monuments de Chisinau sont joliment éclairés

Le bus arrive bien plus tôt que prévu à destination. Il est à peine 5h45 lorsqu’il débarque dans les rues froides et sombres de la capitale. Que faire ? Tout, absolument tout est fermé. Je me trouve à trente minutes à pied du centre, l’occasion de me réchauffer les guibolles et de faire circuler mon sang dans mon corps contracté par les températures matinales. J’entame, toujours plongé dans la pénombre, ma marche en direction du centre-ville. Arrivé à un arrêt de bus, deux hommes déboulent d’un coin et m’encerclent. Je me raidis et attends de voir ce qu’ils me veulent. L’un d’eux me parle dans une langue qui ressemble vaguement à du roumain. Je leur demande de parler anglais et ils me demandent une pièce pour pouvoir prendre un bus. Je n’ai que des lei roumains, mais à leur vue, ils semblent extrêmement contents. Ils récupèrent les deux pièces et me remercient vivement dans un anglais particulièrement fantasque: “Bro you thanks you much much”. Je continue de marcher dans les rues alors que le mercure affiche à peine quelques degrés. Après une heure et demie à errer dans les parcs et les rues de Chisinau, le soleil commence à se lever. Au cours de mon exploration, j’observe, de manière répétée, des petites vieilles postées aux coins des rues.

Des vieilles dames revêtant des foulards colorés vendent différents articles

Des vieilles dames revêtant des foulards colorés vendent différents articles

Celles-ci vendent des légumes, fruits, paquets de mouchoirs, parfois des vêtements de seconde main. Malgré leur âge avancé, ces vendeuses tentent de joindre les deux bouts, de mettre un peu de beurre dans les épinards. Rien d’étonnant puisque la Moldavie est le pays le plus pauvre d’Europe. Ce dernier est également ravagé par plusieurs maux: entre la corruption, la fuite des jeunes à l’étranger ou encore le trafic d’êtres humains et la prostitution, le portrait qu’on lui dresse semble bien sombre. Pourtant, sa nouvelle présidente n’a qu’une seule envie, se rapprocher de l’Union européenne et afficher son rapprochement avec l’occident. Son prédécesseur, plutôt pro-russe mettait en avant sa proximité avec Vladimir Poutine, ce qui n’était pas vu d’un bon œil en Europe. Depuis lors, la présidente multiplie les appels aux chefs d’Etats européens. En fin décembre, elle a reçu son homologue roumain Klaus Iohanni. Une manière de mettre en avant sa volonté de proximité avec l’Europe et qui lui permet également d’obtenir quelques faveurs. En effet, au terme de sa visite, le président roumain lui a promis 20.000 doses de vaccin, qu’il recevrait lui-même de l’Union européenne. Un vent de changement soufflerait-il enfin sur la Moldavie ?

Une belle vue sur le lac dans un parc de la capitale moldave

Les alentours du lac font la part belle aux balades,  sports aquatiques, cafés, mais aussi aux expositions d’artistes

Il est 13h30 lorsque je commence à défaillir. Cela fait huit heures que je parcours incessamment  les rues moldaves, observe les monuments, prend part à la population en allant faire mon marché, mais mes pieds n’en peuvent plus. Je vérifie l’heure de retour de mon bus: 21h00. La plaie ! Cette visite de Chisinau se transforme en torture pour mon corps. Sans aucune honte, je commence à regarder les films qui se jouent au cinéma. “Si j’arrive à trouver une version originale en anglaise, je pourrais m’y reposer et faire quelque chose de différent”. La chance me sourit puisque je parviens à trouver une version de James Bond avec sous titres moldaves dans l’heure qui suit. 2h45 de film, assis dans une salle obscure, à bouffer des chips et reposer mes pieds ? Après un mois de voyage, je prends ! Quoi de plus saugrenu que d’aller voir en Moldavie le dernier film de l’agent secret le plus connu du monde ? Qu’importe, c’est un souvenir que je ne suis pas prêt d’oublier. 

La religion occupe également une place de choix dans le quotidien des Moldaves

Lorsque le film prend fin, il est 18h30. Il est temps pour moi de rejoindre l’arrêt de bus qui se situe à plusieurs kilomètres à pied de là. Je tente de prendre un taxi, mais me fais dévisager par une vieille dame qui attendait son tour depuis plusieurs minutes. J’interroge le chauffeur qui me dit qu’il faut passer par une application pour être en mesure de commander un taxi. Je télécharge ladite application pour me retrouver bloqué par le sms de confirmation. Impossible de le recevoir avec mon numéro belge. Je retente un taxi en lui proposant du cash et celui-ci me dit qu’il pourrait accepter mon offre. Je rentre dans le centre commercial, dans lequel se trouvait le cinéma, à la recherche d’un distributeur de billets. Les frais de retrait sont particulièrement élevés, presque 4 euros ! Je retire 15 euros, supposant que cette somme sera bel et bien suffisante pour un trajet vers la station de bus. Erreur de ma part, le chauffeur me rit au nez et me dit que j’ai besoin du double. Je sens que mon interlocuteur veut me pigeonner, mais je n’ai que d’autre choix que de retourner à ce même distributeur de billets. Cette fois, je retire 20 euros, en me disant que si cela ne suffit pas, je finirai par marcher, même si ça doit me prendre plus d’une heure. Malheureusement, le temps file à une vitesse incroyable, il est déjà 19h15 ! Je n’aurai même pas l’occasion de marcher et d’arriver à l’heure. Je presse le pas vers la sortie et là, surprise, le taxi s’est envolé sans même m’attendre. Je parviens à trouver un autre chauffeur qui accepte de me prendre pour à peine 8 euros ! Grâce à Google Translate, nous nous mettons d’accord sur un point de chute. L’homme me raconte sa vie, mais je ne comprends pas un traître mot. J’utilise mon logiciel pour lui expliquer que je ne comprends pas et ne parle moldave du tout. Après quelques mètres, nous nous retrouvons bloqués dans les embouteillages. J’aperçois un chemin sur lequel il pourrait s’engouffrer, mais l’homme ne bouge pas son véhicule. Il me regarde et utilise sa main pour la faire onduler de gauche à droite, mimant une tentative de dépassement. J’acquiesce de la tête en lui faisant comprendre que je suis prêt à ce qu’il conduise comme un idiot pour nous faire gagner du temps. Là, l’homme joint sa main droite, tout en tenant son volant de la gauche, et me mime ce signe que j’interprète comme de l’argent. “Okay”, pensais-je, “J’aurais dû me douter qu’il y avait un hic”. Je lui tends un billet, ce qui le pousse à accélérer et à se frayer un passage entre les véhicules. Cependant, à peine sommes-nous sortis de cet embouteillage, que nous retombons dans un autre sur la bretelle d’autoroute avoisinante. L’homme connaît son rôle par cœur puisqu’il ondule sa main de nouveau et enchaîne avec le même geste. “Il est rôdé le salopard”, rigolais-je en mon for intérieur. Un nouveau billet passe à la trappe et finit dans la poche avant de sa veste. Au total, il m’aurait fallu 3 billets supplémentaires pour arriver à destination, vers 20h45. Les 8 euros prévus se sont transformés en 12, mais au moins je suis là à temps pour prendre mon bus.

Le bus s'approche de la frontière roumaine

Le retour en Roumanie est plus long que ne l’était l’aller

Le retour s’avère plus pénible que l’aller. Une fois arrivé à la frontière, le chauffeur de bus nous demande de donner nos passeports ou cartes d’identité et de les faire passer à l’avant afin qu’il les récupère. Il s’arrête et sort du véhicule afin de les présenter au douanier. Il faudra patienter presque une heure, malgré l’absence de files. Il revient ensuite, nous rend nos documents avant de se stopper un peu plus loin et nous demande de faire la même chose une fois de plus. Trente minutes perdues cette fois-ci, les douaniers semblent être plus réveillés. Enfin, un troisième contrôle est opéré et effectué par une dame qui monte à bord de l’autobus. Elle désire contrôler nos certificats verts ou « green pass » pour vérifier la conformité de notre vaccination. Je n’ai jamais eu un contrôle aussi méticuleux à ce niveau là. Non seulement, elle voulait voir les preuves de la première et de la deuxième dose, la date de vaccination, le type de vaccin, ma carte d’identité et se baladait avec un thermomètre infrarouge pour contrôler la température des voyageurs. Elle passait environ 3 minutes par personne, ce qui nous a pris énormément de temps pour nous en débarrasser. J’arriverai vers minuit à Iasi, après une journée extrêmement longue, et épuisante. Qu’allais-je faire désormais ? Un retour à Bucarest s’imposait afin de trouver ma prochaine destination et de prendre le temps de réfléchir.

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