Roumanie

Chapitre 5 : L’alcool comme échappatoire

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-Aaaah ! Entrez “beautiful motherfuckers”, votre bière vous attend !

Lucian a le don pour recevoir ses invités. Ce manager d’un hostel à Cluj-Napocca, à l’ouest de la Roumanie, est un putain de bon vivant. Toujours une clope au bec et une bière dans la main, il aime discuter avec les voyageurs et les clients qui débarquent dans le bar situé au rez-de-chaussée. Quelle que soit la soirée, les bières finissent inlassablement dans son gosier sans fond. Lucian les enchaîne, si bien que ses yeux rougis finissent par flotter dans une mare liquide qui traduisent son état d’ébriété et de sensibilité. Sous ses airs un peu bourrus, l’homme est à vif. Ancien scientifique, il passait son temps à rédiger des rapports et effectuer des recherches dans le domaine de la chimie. 

-Mon mariage qui fout le camp, m’a complètement anéanti, avoue-t-il, j’ai divorcé il y a 7 ans, mais pour moi c’est comme si c’était hier. 

Des musiques de rap, de métal ou hardcore font crépiter les haut-parleurs du bar

Malgré les clips de musique festive qui défilent, l’ambiance est mi-figue mi-raisin. Elle alterne entre moments de franche rigolade et silence pesant, jusqu’à la dégringolade provoquée par une question trop indiscrète ou des pensées furtives qui remettent mes interlocuteurs en question.

-Cette salope m’a tout pris. Mon amour, mon argent, ma passion, mon ambition, me confia-t-il entre deux shots de Tuica.

Cluj-Napoca est probablement l’une des villes roumaines où les locaux sont les plus sympathiques

Entre regrets, remords et haine, Lucian a trouvé un peu de force pour prendre ce rôle de manager. “C’est cool, ça me permet de ne pas rester chez moi, de rencontrer du monde et on discute, ça passe le temps”. L’hostel est pratiquement vide, mais le bar connaît son petit succès puisqu’il est toujours aussi fréquenté par des habitués, jeunes ou vieux, ainsi que les curieux qui s’y perdent.

La Roumanie te paraît sans doute géniale, mais crois moi, entre la visiter et y habiter, ce n’est pas du tout la même chose

Face au bar, assis sur l’un des tabourets inconfortables, se trouve Emil. La quarantaine, un bon embonpoint, des poches qui tombent sous des yeux d’un bleu intense, il enchaîne les bières à une vitesse folle. Nos regards se croisent et il commence à me demander d’où je viens. Je lui explique que je voyage en Roumanie et que je suis arrivé il y a quelques jours à Cluj-Napoca. 

-Comment tu trouves la Roumanie ? Me demande-t-il.

-Je suis assez surpris, confessais-je, je ne pensais pas que la nature serait aussi belle. Vous avez de très jolis coins ! Les gens sont assez sympas, en particulier dans cette ville.

-Tu dois trouver ça pas cher…

-Je m’attendais à moins cher, mais ça reste assez abordable effectivement

-Pour toi sans doute !

-Je trouve que les prix sont relativement élevés dans les restaurants. C’est surprenant… Répondis-je en sentant très nettement qu’un malaise est en train de s’installer.

-La Roumanie te paraît sans doute géniale, mais, crois moi, entre la visiter et y habiter, ce n’est pas du tout la même chose. Avoir un salaire qui te permette de vivre convenablement, ce n’est pas facile. Ce n’est pas à la portée de tous.

-J’imagine. Je sais que le salaire moyen est très bas

En effet, en 2021, “le salaire mensuel minimum net en Roumanie est de 281€ (1346 lei) pour un salaire minimum brut de 466€ (2230 lei) et un coût total de 477€ (2280 lei)” . Dès lors, il est impensable pour le Roumain moyen de se payer un restaurant dont la facture s’élève en moyenne à 10 euros pour un plat principal et une bière locale. 

Du haut du parc, une belle vue s’offre aux promeneurs prêts à faire travailler leurs mollets !

Emil semble autant alcoolisé que Lucian. Bien que son discours ait du sens, il laisse échapper sa rancœur, son sentiment d’injustice et j’ai l’impression de devenir son punching-ball verbal, alors que je n’avais aucune intention de mettre cet aspect en avant. Les jours suivants, je croiserai à plusieurs reprises Emil, mais nos rapports se limiteront à un “bonjour” timide. Comme si la simple vue de mon être lui rappelait que nous n’avons pas eu la même chance, ni les mêmes opportunités au cours de notre vie.

Témoin des conversations et des moindres agissements, Mihai le barman, est le pourvoyeur d’alcool attitré. Cet étudiant de 20 ans souhaite devenir avocat. Il travaille le soir au bar pour se faire un peu d’argent de poche et financer ses études. Il m’explique qu’une partie des Roumains aiment mettre en avant leurs possessions. “C’est juste une manière de s’afficher et de montrer qu’ils ont réussi socialement. Une sorte de bataille d’égo. Il est bon de prouver à ses voisins et son entourage qu’on a les moyens, qu’on peut se permettre d’aller en vacances, de se faire des restaurants coûteux ou d’avoir une belle voiture.” Il est vrai qu’en Roumanie, beaucoup de grosses berlines sont garées dans les rues. Les gens conduisent vite, de manière aléatoire et ne peuvent s’empêcher de doubler les véhicules à n’importe quel moment – virages, lignes blanches, dans une côte – pour montrer la puissance de leur bagnole. “Quand ils ne sont pas bourrés”, ajoute Mihai en levant son doigt en l’air, hilare.

La World Health Organization a compilé les données statistiques concernant la consommation d’alcool pur par pays. La Roumanie se classe comme étant le dixième pays où l’on consomme le plus d’alcools avec 12,34L en 2021. On perçoit néanmoins une grosse différence entre la consommation des hommes (19,5L/an) et celle des femmes (5,68L). 

Une consommation qui place la Roumanie en dixième position mondiale

La Roumanie picole pas mal, sans pour autant être dans le haut du classement. Néanmoins, la consommation reste tout de même élevée. Dans le bar de Lucian, l’alcool coule à flot ainsi que les regrets. Au cours d’une soirée alcoolisée – une de plus -, je fais la connaissance d’un groupe de jeunes roumains. Je ne me rappelle plus comment, mais nous parvenons à dévier la conversation sur la religion. L’un d’eux se sent particulièrement impliqué par le sujet et lance un: “Tu ne devines pas à quel point la religion a un pouvoir sur nos parents.

-Tes parents sont croyants ?

-Comme beaucoup d’autres, je crois, débute-t-il, parfois à outrance. Ils préfèrent mettre leur santé en péril.

-C’est-à-dire ? 

-Mes parents refusent de faire le vaccin contre la Covid

-Ils n’ont pas confiance dans le vaccin ?

-Ce n’est pas que ça, poursuit-il, ma mère pense qu’elle et mon père seront sauvés du Covid si Dieu le veut.

-Ha oui, répliquais-je, c’est par le divin que viendra la solution

-Malheureusement, oui. J’aimerais leur faire changer d’avis, mais je pense que c’est trop tard. Ils sont trop englués dans leur manière de penser. Ils ne veulent pas se remettre en question et estiment qu’ils n’ont besoin que de Dieu pour les sauver. Depuis l’arrivée de l’épidémie, ils s’en remettent encore plus à lui. Ils prient de plus en plus, mais refusent de changer leur mode de vie. Ils continuent de voir du monde, de ne pas porter de masques en public. Pour eux, le virus ne va pas dicter leur vie. En attendant, ils prennent de l’âge et sont de plus en plus faibles. J’ai peur pour leur santé, mais je ne sais pas les convaincre de changer. Je me prépare déjà mentalement au pire.

Le jour se lève sur Cluj-Napoca, les fêtards rentrent enfin chez eux

Cette conversation aura pour mérite de réveiller en moi quelques peurs liées à ma famille, leurs croyances et les différents points de vue que chacun peut avoir. Une dernière soirée qui me rapproche de plus en plus de la fin de mon voyage en Roumanie.

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